Les fonctions exécutives et cognitives (mémoire, attention…) – Podcast avec Annie Cornu-Leyrit et Mathieu Cerbai
Annie Cornu-Leyrit est orthophoniste, formatrice et autrice de nombreux ouvrages pour les orthophonistes.
Elle a travaillé auprès d’enfants présentant des troubles du langage écrit et d’adultes atteints de troubles mnésiques.
Par cette double expérience, elle a d’abord co-publié deux ouvrages à destination d’élèves présentant des difficultés de compréhension de lecture intitulés « Lire et comprendre » au niveau CE1-CE2 et CM1-CM2.
Depuis 2023, elle propose également de nombreuses méthodes aux séniors désireux d’améliorer et entrainer leurs capacités de mémorisation, leurs fonctions cognitives, leur langage, leur attention, leur raisonnement, et leur jugement dans les ouvrages de la collection « Remue-Méninges ».
Mathieu Cerbai est psychologue spécialisé en neuropsychologie, diplômé d’un master de Psychologie à l'université de Strasbourg.
Il exerce au sein du CURe Lorraine, centre de réhabilitation psychosociale à Nancy, en tant que neuropsychologue et coordinateur de formations pour le réseau Grand-Est.
Il propose également des conférences et formations pour discuter de l’impact des jeux vidéo sur la santé mentale et leur rôle potentiel dans le développement et le soin à tous âges de la vie.
Il a publié un ouvrage dans la collection Remue-Méninges, T'inquiète, je gère !
Cet article est la retranscription du podcast sur les fonctions exécutives et cognitives enregistré avec Annie Cornu-Leyrit et Mathieu Cerbai en février 2025.
Vous pouvez également l'écouter sur le site Retz.
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Pour commencer, pouvez-vous nous expliquer ce que sont les fonctions cognitives ?
Mathieu Cerbai : Quand nous parlons de fonctions cognitives, nous utilisons ce terme générique pour parler de nos capacités utilisées quotidiennement pour apprendre et mémoriser, en faisant appel à différents types de mémoires. Il s’agit également de différentes capacités d’attention nécessaires pour rester concentré au cours de diverses activités personnelles ou professionnelles.
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Combien de fonctions cognitives existe-t-il ?
Mathieu Cerbai : Il en existe un certain nombre telles que les capacités de mémoire, d’attention mais nous allons également en retrouver d’autres qui sont des thématiques au sein de la collection « Remue-Méninges » comme le langage, le raisonnement ou encore le jugement.
Annie Cornu-Leyrit : Nous pouvons donner d’autres exemples complémentaires comme l’attention au quotidien : se concentrer sur un élément dans une conversation ou éliminer le bruit ambiant. Ou bien, faire deux actions en même temps, comme parler en conduisant, ce qui demande une attention soutenue. Si nous voulons prendre un exemple d’emploi nous avons les gardiens de nuit ou de musée qui doivent constamment faire preuve de vigilance malgré des moments de calme.
Sinon, il y a de nombreux exemples d’utilisation du raisonnement au quotidien : identifier le prix le plus intéressant pour un achat, déduire une réponse à partir d’éléments divers, prévoir ses déplacements. Il y a aussi le jugement : savoir prendre du recul par rapport aux informations, peser le pour et le contre ou juger si une information est pertinente.
Enfin, nous avons le langage oral (quand nous parlons et écoutons) et le langage écrit (quand nous écrivons et lisons). Quand nous parlons, nous avons besoin de bonnes fonctions cognitives voir même exécutives pour trouver les bons mots et organiser son discours. C’est ce que nous faisons durant cette interview.
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Pouvez-vous donner plus de détails sur le fait de faire des actions en simultané ?
Annie Cornu-Leyrit : Il faut savoir que nous ne pouvons pas faire deux activités en simultané si elles interviennent sur la même capacité cérébrale : lire deux livres en même temps ou écouter deux sons en même temps. Mais, il est tout à fait possible de lire un livre tout en écoutant de la musique car les deux activités ne sollicitent pas simultanément la même partie du cerveau. Cela ne pose pas de problème.
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Revenons un peu sur les fonctions cognitives. Quelles seraient les différentes composantes de celles-ci ?
Mathieu Cerbai : Quand nous parlons des fonctions cognitives et de mémoires, qui sont les fonctions les plus connues, il faut savoir qu’il en existe un certain nombre. Tout d’abord, nous avons la mémoire à court terme et la mémoire à long terme. Mais, on peut identifier différents types de mémoires plus spécifiques :
- La mémoire épisodique qui correspond à la capacité de se souvenir d’évènements ou d’actions dans un certain contexte ;
- La mémoire sémantique, similaire à une encyclopédie, qui regroupe l’ensemble de connaissances que l’on a sur notre monde, notre société ;
- La mémoire de connaissance, soit le fait de se souvenir d’informations sur un sujet qui nous plait ou fascine ;
- La mémoire autobiographique, moins connue, qui sert à consolider notre identité et à avoir un sentiment de continuité de soi ;
- La mémoire procédurale, un type de mémoire à long terme, qui nous permet de réaliser des actions de façon automatique sans avoir besoin d’y accorder une forte attention (nager, faire du vélo…).
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Ces mémoires sont-elles distinctes ou se mélangent-elles selon les apprentissages ?
Mathieu Cerbai : Il y a en effet des éléments qui se recoupent entre les différentes mémoires. Nous pouvons avoir des évènements et leur contexte qui vont être inscrits dans la mémoire épisodique puis au fur et à mesure ce souvenir va entrer dans la mémoire sémantique (long terme) sans son contexte. Il y a donc effectivement des ponts entre la mémoire à court terme et la mémoire à long terme.
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Toutes ces mémoires s’activent-elles dans les mêmes zones du cerveau ?
Mathieu Cerbai : Les réseaux du cerveau peuvent être très distincts et être tout de même interconnectés. Par exemple, la mémoire procédurale (liée aux gestes et aux séquences de gestes) mobilise des régions cérébrales différentes de celles impliquées dans la mémoire des souvenirs émotionnels.
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Concernant l’attention, quels seraient les différents types ?
Annie Cornu-Leyrit : Les différents types d’attention seraient :
- L’attention sélective, soit le fait de rester focalisé sur une information malgré les distractions de l’environnement ;
- L’attention divisée/partagée, lorsqu’il s’agit d’être réceptif à plusieurs sources d’informations, ce qui nous permet de faire plusieurs actions mobilisant jusqu’à trois zones du cerveau en simultané ; dans le langage courant, nous parlons de concentration
- L’attention soutenue, soit la capacité de rester focalisé sur une tâche pendant une durée conséquente ;
- L’alerte, ou faire preuve de vigilance et être capable de réagir à des informations et évènements
Nous avons besoin d’une bonne attention pour pouvoir bien mémoriser car l’attention et la mémoire sont liées, mais ce sont tout de même des fonctions cognitives différentes.
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Que pouvez-vous nous dire concernant les autres fonctions cognitives ?
Annie Cornu-Leyrit : Il y a le raisonnement, il s’agit de la capacité à évaluer différentes options afin de déterminer le meilleur choix ou d’envisager la solution la plus adaptée.
Nous pouvons également ajouter le langage qui repose sur des connaissances sémantiques intégrées à la culture générale et qui comprend les compétences orales et écrites.
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À propos de la mémoire, y a-t-il des façons de l’améliorer ou de l’entretenir ?
Mathieu Cerbai : Oui, il existe la stimulation cognitive et la remédiation cognitive qui utilisent des outils, des programmes ou des activités (exercices visuels, textes à retenir …). C’est précisément ce que nous proposons avec Annie, dans la collection « Remue-Méninges », : des exercices conçus pour stimuler différentes formes de mémoire (mémoire de travail, visuelle, sémantique…) et favoriser l’acquisition de stratégies pour faciliter l’apprentissage.
Annie Cornu-Leyrit : Il existe également des méthodes pour mieux s’entrainer, que nous avons réunies dans les cahiers de notre collection « Remue-Méninges ».
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Ces méthodes sont-elles utiles pour travailler nos fonctions cognitives ?
Annie Cornu-Leyrit : Pour mémoriser une notion à long terme, l’association d’images aux mots ou inversement est primordiale. Nous pouvons également renforcer la mémorisation avec la visualisation d’une action en lien avec la notion (mémoire procédurale), activant 3 zones du cerveau.
Pour l’apprentissage de longues listes et de discours, il y a la méthode des loci (plus communément appelée le palais mental) qui est une méthode très ancienne pratiquée depuis l’antiquité. Il s’agit d’associer un lieu (loci) à une idée, scindant ainsi le processus de mémorisation en plusieurs éléments répartis dans différentes pièces ou endroits. Cela permet d’associer aux mots un certain ordre pour faciliter la récitation.
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On peut mémoriser combien de mots avec cette méthode ? Il y a une limite ?
Annie Cornu-Leyrit : Selon la loi de Miller, la mémoire humaine à court terme peut retenir 5 à 9 nouvelles informations. On dit qu’elle équivaut à 7 plus ou moins 2. Mais si l’on veut aller plus loin dans l’apprentissage l’usage de méthodes, telles que celles issues de la collection « Remue-Méninges », sont essentielles.
Généralement associer une anecdote, une rime ou alors un détail physique au prénom d’une personne peut faciliter sa rétention.
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J’aimerais revenir un peu sur l’attention. Est-ce qu’il y a d’autres façons ou méthodes pour la travailler ?
Mathieu Cerbai : J’avais l’habitude dans ma pratique d’utiliser la technique ATT (Attention Training Technique) qui consiste en un exercice d'écoute focalisée d'une durée de 12 minutes. Similairement à la méditation ou focalisation, on s’entraine à repérer différents sons ou différents éléments dans une pièce. On va se focaliser sur l’un puis sur l’autre, on va s’entrainer à jongler avec notre attention. Cela permet in fine de travailler l’attention sélective puis de s’entrainer à capter différents éléments en même temps (attention divisée et partagée).
Par exemple, les livres du type « Où est Charlie ? » sont des ouvrages classiques pour travailler l’attention sélective dans notre vie quotidienne.
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Concernant la remédiation et l’entrainement des fonctions cognitives, y a-t-il un âge où l’on doit prêter une certaine attention ou bien est-ce indépendamment de l’âge et de notre condition mentale ?
Mathieu Cerbai : Tout d’abord, lorsque nous parlons de remédiation cognitive, nous faisons référence à des situations dans lesquelles des difficultés cognitives sont présentes. Dans ce cas-là, cela relève du soin. Ce qui est proposé au sein de la collection « Remue-Méninges » se rapproche plus de la stimulation cognitive. Celle-ci s’adresse à des personnes ne présentant pas de troubles significatifs impactant leur quotidien, mais souhaitant faire de la « kiné du cerveau » en l’entrainant à tout âge. À partir du moment où l’on vient stimuler nos capacités cérébrales, on entretient nos capacités cognitives.
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Au début vous aviez parlé des fonctions exécutives. Pourriez-vous nous dire ce qui les différencie des fonctions cognitives ?
Annie Cornu-Leyrit : Les fonctions exécutives sont des fonctions permettant de mener à terme un projet en mettant en place des stratégies et des initiatives de résolution de problème. Elles concernent les activités non routinières, nécessitant une réflexion pour les étapes de sa mise en œuvre, leur ordre et le choix de solution.
Elles comprennent différents concepts comme :
- La planification (capacité de créer un ordre de succession d’étapes),
- Le raisonnement,
- La mémoire de travail,
- La flexibilité mentale (capacité d’alterner des tâches ou de s’adapter lors d’imprévus)
- L’inhibition d’informations non importantes (capacité de mettre de côté les informations non pertinentes et de ne pas se laisser distraire).
Mathieu Cerbai : L’inhibition est aussi le fait d’empêcher certains automatismes. On peut lier cette notion à des capacités de tris d’information et d’attention, comme la faculté de se concentrer sur une conversation dans un espace public.
Nous retrouvons aussi dans la flexibilité, un aspect de créativité lors de la sélection de stratégies alternatives ou encore de spontanéité lorsque l’on varie notre stratégie face à un problème ne demandant pas explicitement un changement, par exemple au cours d’un débat.
Par ailleurs, on considère de plus en plus que, la mémoire de travail à court terme, fait partie des fonctions exécutives. C’est une mémoire différente des autres énoncées précédemment. C’est une mémoire très active, qui fait le lien entre nos activités, nos objectifs, les tâches en cours ainsi que nos stratégies de résolution. Elle est notamment utilisée lors de conversations, pour mettre à jour les informations au fur et à mesure, et pour manipuler des données sur une courte durée.
Annie Cornu-Leyrit : J’ajouterais également que la mémoire de travail permet de surveiller le déroulement d’une tâche que l’on se fixe, en vérifiant en permanence, l’avancement de celle-ci, tout en gardant en tête l’objectif final.
Mathieu Cerbai : On retrouve dans cette mémoire de travail la notion de charge mentale (une thématique plus courante depuis quelques années), de surveillance ainsi qu’un aspect de rétention d’information.
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Vous pouvez développer le lien entre la charge mentale, celle que l’on subit quotidiennement, et les fonctions exécutives, soit surtout celui avec la mémoire de travail ?
Mathieu Cerbai : Pour parler de la charge mentale, il faut d’abord démêler son sens. Car lorsque l’on parle de la charge mentale quotidienne, cette notion ne se superpose pas exactement avec celle de la mémoire de travail puisque celle du quotidien est plus générale (l’organisation de tâches, déplacements et le « multitasking »). En revanche, dans le cadre de la mémoire de travail, la charge mentale désigne la quantité maximale d’informations que l’on peut retenir sans être en surcharge cognitive.
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Et comme pour les fonctions cognitives, y a-t-il des méthodes pour travailler les fonctions exécutives ?
Annie Cornu-Leyrit : Oui. Nous en proposons plusieurs dans le dernier ouvrage de la collection « Remue-Méninges » intitulé, T’inquiète je gère. Nous mentionnons notamment deux méthodes : la méthode GMT (Goal Management Training) ou encore la méthode Pomodoro.
Mathieu Cerbai : La méthode GMT est tirée de l’acronyme anglais pour « Entrainement à la Gestion des Objectifs ». Elle consiste en une trame d’une page, nous permettant de décomposer les activités, étape par étape et de vérifier que l’on en retient bien l’ordre pertinent. Une fois la tâche engagée, cette méthode permet de s’assurer que l’on en garde le fil tout au long de son déroulement. Elle peut, par exemple, être utilisée pour entretenir son logement comme le ménage ou d’autres tâches ménagères.
La méthode Pomodoro, venant du mot italien Tomate, consiste à séquencer une plage horaire dédiée à une activité en plusieurs sections de travail et de repos par le biais d’un minuteur. Cela a pour but de maximiser son organisation et priorisation en s’immergeant avec une forte concentration pour une durée limitée sur une partie d’une tâche jusqu’à son aboutissement.
Selon les stratégies désirées, que ce soit pour une utilisation ponctuelle, professionnelle ou encore personnelle, ces méthodes nécessitent tout de même un temps d’adaptation du cerveau pour pouvoir réaliser cette tâche automatiquement sans suivre ces méthodes avec une trame (un minuteur pour Pomodoro ou une liste pour GMT).
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Est-il possible de travailler l’inhibition ? Cela peut-il aider à mieux se concentrer ? Comment suggéreriez-vous de la travailler ?
Annie Cornu-Leyrit : Pour ma part, je demande à un patient de lire un texte et de me faire un résumé à la fin. Et à certains moments, je fais du bruit et il doit continuer de le lire. C’est une façon de s’entrainer à inhiber ce qui nous perturbe.
Mathieu Cerbai : Aussi, selon certaines études avoir le téléphone à côté de soi vient diminuer l’attention et ce même sans notification. On y est hyper vigilant. C’est pourquoi mettre le téléphone de côté peut aider à favoriser la concentration et être dans le moment présent. J’utilise de mon côté une application qui régule mon temps d’utilisation de mon ordinateur, ce qui me permet de faire des pauses régulières et d’être ainsi plus efficace.
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Est-ce que vous auriez des mots de fin, ou quelque chose que nous devrions retenir de cette interview ?
Mathieu Cerbai : Les fonctions cognitives, exécutives et leurs composantes (les mémoires et attentions) sont des fonctions essentielles à notre fonctionnement quotidien que ce soit pour les activités personnelles, sociales et professionnelles ainsi que les apprentissages. Il est intéressant et important de s’y intéresser, afin de mieux comprendre son propre fonctionnement et de renforcer les capacités dont on a besoin. Prendre du recul sur son fonctionnement cognitif permet ainsi de développer des ressources supplémentaires pour favoriser sa réussite.
Annie Cornu-Leyrit : Ces termes, utilisés depuis une vingtaine d’années, sont des capacités faisant partie intégrante de notre vie quotidienne. Et l’âge avançant, ces capacités diminuent, de façon pathologique ou physiologique, et c’est pourquoi il est intéressant et important de les améliorer et de maintenir leur niveau.
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