Questions à Jean-Charles Nayebi

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Photo de Jean-Charles Nayebi
Sur la cyberdépendance.

1. Depuis quand observe t-on un phénomène de cyberdépendance ? A quelle vitesse ce problème se propage-t-il ?

Le terme « addiction à Internet » a été utilisé pour la première fois à Toronto en 1996, lors du colloque de l’American Psychological Association (APA). À cette occasion, la psychologue américaine, Kimberly Young, présentant ses recherches dans un article intitulé « Internet Addiction : The emergence of a New Clinical Disorder », a démontré que certains consommateurs manifestent une dépendance à Internet, de la même façon que certaines personnes deviennent dépendantes de substances toxiques, de l’alcool ou du jeu. De fait, comme pour les autres formes d'addictions, celle à Internet conduit à une diminution de la performance au travail et provoque des désordres conjugaux pouvant aller jusqu’à la séparation.

Il y aurait une ressemblance plus spécifique entre la dépendance à Internet et le jeu pathologique. La nature psychologique des dépendances aux substances toxiques est différente. Ainsi, comme dans le jeu pathologique, la dépendance à Internet serait liée à un désordre du contrôle des impulsions. D'après les conclusions de cette psychologue, qui a mené un sondage auprès de 396 grands utilisateurs d'Internet, les cyberdépendants passent, en moyenne, 38 heures par semaine sur Internet, comparativement aux internautes dits « normaux », qui n'en passent que 8.

La propagation de ce désordre suit l'évolution de l'équipement des foyers et des entreprises. Les études les plus optimistes signalent qu’entre 6 et 8% des internautes sont dépendants, les plus pessimistes donnent une fourchette de 12 à 15 %.

 

2. Sous quelles formes se manifeste cette cyberdépendance ?

Les auteurs citent de multiples formes de la cyberdépendance. Je retiens 4 formes avérées de cette dépendance en tranchant par selon leurs champs d'application :

  • La cyberjeu dépendance ou la forme de dépendance à Internet qui concerne les joueurs sur l’ordinateur en réseau.
  • La cyberdépendance relationnelle, intéressant le champ de la communication, qui concerne l’établissement des relations via Internet et le suivi de ces relations par les moyens offerts par la technologie d’Internet.
  • La cybersexe dépendance qui concerne la fréquentation assidue des sites pour adultes à contenu pornographique.
  • Le cyberamassage, ou « cyberhoarding », une addiction qui concerne le comportement d’amassage des contenus et des informations sur le réseau.

 

3. Quelle est la différence entre cyberdépendance et cyber addiction ?

Il s'agit de la même problématique, c'est-à-dire l'usage dépendant des nouvelles technologies. Il y a, en outre, une profusion terminologique pour désigner un trouble qui se n’a pas encore trouvé de définition conventionnelle dans le jargon complexe de la psychopathologie. Nous y trouvons pêle-mêle : « cyberaddiction », « cyberholisme », « Net addiction », « netholisme », « Pathological Internet Use (PIU) », « Internet addiction », « cyberdépendance », « Internet dépendance », « Internet Addiction Desorder (IAD) ».

Nous avons choisi quant à nous, dès nos premières publications sur le sujet, le terme de « cyberdépendance » en français, qui restitue bien l'essence même de la problématique de l'usage de l’informatique pour certains consommateurs pathologiques.

 

4. Un « geek » est-il forcément cyberdépendant ?

Un « geek » est une personne passionnée, voire obsédée, par un domaine précis. Le type de geek le plus connu est celui du computer geeks, « mordus d’ordinateurs » ou « technophiles ». Il convient de préciser que la « geek attitude », qui représente un intérêt pour la bidouille informatique, n'est qu'un style de vie, et à ce titre n'est pas plus nocif que le style de vie des « fans » d'un artiste donnée, ou d'un film donné.

Pour certains geeks, les choses n'en restent pas là : l'intérêt se transforme en passion, voire en obsession. S'ensuit une désorganisation de la vie familiale et sociale. Le geek pathologique s'isole du reste du monde, ne fréquente plus que d'autres geeks, devient acheteur pathologique, peut perdre son emploi et devient incompréhensible dans son élocution pour ceux qui ne partagent pas son univers virtuel.

 

5. Quels sont les moyens les plus efficaces pour lutter contre la cyberdépencance ? En combien de temps peut-on s’en sortir (pour les cas les plus courants...) ?

La prévention est le maître mot de la lutte contre la cyberdépendance. Très souvent l'incursion de l'informatique dans les foyers ne donne lieu à aucune mise en garde : aucune « hygiène » de la consommation n'est dispensée à l'égard des jeunes utilisateurs. Il faut donc informer.

Lorsque la cyberdépendance est instaurée chez une personne, des thérapies brèves et la participation aux groupes de parole peuvent permettre des progrès notables dans un temps relativement bref. Il s'agira pour le thérapeute et pour son patient de comprendre ce que signifie réellement cette dépendance dans la vie du sujet, quels en sont les mécanismes et comment s'y prendre pour démonter ces mécanismes pathogènes.

 

6. Les pouvoirs publics français sont-ils sensibilisés à la montée en puissance de cette cyberdépendance et des actions de prévention sont-elles initiées?

Les actions de prévention actuelles sont très peu nombreuses, en tout cas insignifiantes face au déluge permanent de publicités et d'encouragement à la consommation des moyens informatiques. En outre, elles ne sont l’œuvre que d'associations et de thérapeutes.